Je vous dis tu

Anne-Gaëlle Blanc
JAN. 20, 2021
J’ai longtemps pensé que tutoyer les gens que l'on ne connaît pas (bien) était malpoli, un manque de respect, surtout sans avoir demandé la permission au préalable. D'ailleurs, ça ne fait pas si longtemps, que j'envisage qu'il en soit autrement.
Faisons une petite parenthèse et revenons-en aux origines de la pratique : Le vouvoiement ou voussoiement (si, si) est apparu dans l'antiquité entre le IVe et le Ve siècle pour s'adresser au départ à deux personnes en même temps, l'usage est ensuite resté pour marquer une hiérarchie ou un lien de subordination. Dès 1791, après la révolution française, le tutoiement redevient la règle et le vouvoiement un no-go, afin de couper cou(rt) aux ""bonnes manières" imposées par l'ancien régime". C'est finalement Napoléon Bonaparte qui restaurera le vouvoiement et la politesse censée l'accompagner. Fin de la minute culturelle. Détails et sources dans les liens soulignés.
Retour au XXIe siècle où mes certitudes sur le tutoiement ont été ébranlées. Les responsables ? Les réseaux sociaux et le marketing. Certaines marques et influenceurs ont commencé à envoyer du tu à tout va. Le premier réflexe a été de me dire : C'est à moi que tu parles ? Puis, j'ai compris, sortez les mouchoirs : je n'étais pas (ou plus) la cible, j'ai certes 20 ans mais multiplié par 2... Coup dur. Pimkie et Jennyfer, c'était foutu pour moi mais heureusement il me restait encore Caroll et 1,2,3.
Puis est arrivé le deuxième effet kiss cool, lors de ma recherche d'emploi : le tutoiement (et le babyfoot en salle de pause) dans les annonces d'emploi ! Alors oui, pas toutes les offres et pas dans tous les secteurs, ni toutes les fonctions...Mais quand même !
Je venais à peine d'encaisser le choc pour ma garde robe alors me retrouver directement carte vermeil du travail sans la réduction SNCF, c'en était trop !
Ca ne pouvait pas être aussi simple. Je me suis demandé quel était le but du tutoiement et j'ai entrevu 2 réponses. La première qui m'est venue spontanément : on invite tacitement les plus de 40 ans à passer leur chemin (cela dit en (re)passant je connais certains quarantenaires qui sont champions de gamelles cf le babyfoot). La deuxième : on casse les codes, on déborde des cases, pour donner un peu plus de vie et d'envie à des annonces un peu stéréotypées. On dédramatise le sujet, histoire de rendre le process de recrutement un peu plus souple et décontracté, pour faire que l’entretien devienne un échange constructif et non pas un interrogatoire. Bref, on met du cool.
Quelle est la bonne réponse ? Un peu des 2 ! Sur certains postes, on veut un peu d'expérience mais pas trop, mais surtout on veut vendre la "marque employeur", attirer les bons profils, leur montrer que leur future entreprise sera performante mais bienveillante, la hiérarchie sera presque flat, on veut que le lecteur se sente déjà inclus, se projette. L'état d'esprit et l'atmosphère de l'entreprise s'alignent au même niveau que les missions du poste.
Quid de l'entretien d'embauche alors ? On pourrait se poser la question de l'attitude à adopter, je vous dis tu ? Se tutoyer ou pas en entretien ne doit pas faire perdre de vue pourquoi on est là : évaluer pour le recruteur et avoir le job pour le (la) candidat(e).
Spontanément, en tant que recruteur, je ne tutoierai pas un(e) candidat(e) en entretien, qu'importe le poste ou son âge. Je tutoie déjà très rarement dans les annonces, je fais comme les Romains dans l’antiquité, je m’adresse à tout le monde avec vous pour ne vexer personne... Par contre, si le (la) candidat(e) m'en fait la demande ou me tutoie, à quoi bon mettre une distance entre nous qui le (la) mettrait mal à l'aise ? Si cela peut permettre un échange plus libre et authentique, allons-y ! Attention toutefois à ne pas dépasser les limites, un échange fluide ne signifie pas que nous sommes devenus « copains ». Rester soi-même sans empiéter sur l’espace de son interlocuteur reste la frontière à ne pas franchir. Il n’existe pas de guide ultime sur les bonnes pratiques, ni de règles toute faites. Vouvoiement, tutoiement, ont l'air d'agiter pas mal les cerveaux en ce moment et depuis quelque temps : lequel choisir ? Mais est-ce vraiment important tant que le respect, l’écoute, le naturel et l’échange sont au rendez-vous.
